Émile Decoeur

Vase pansu – Emile Decoeur

Émile Decoeur

Vase pansu

Date : vers 1925-1935

Dimensions : H : 16,5 cm ; D : 7 cm

Lieu de production : Fontenay-aux-Roses (Ile-de-France)

Matériau : Grès porcelainique (dit aussi porcelaineux ou kaolinique)

État : Excellent état

Description

de l'oeuvre

Vase pansu d'Emile Decoeur (1876-1953) en grès porcelainique à couverte ocre-brune mouchetée, ceint de deux filets bruns. Signé sous la base.

L’excellence et la maitrise de la céramique grand feu d’Emile Decoeur sont parfaitement exprimées dans ce sobre et élégant petit vase pansu à col haut. Probablement exécuté aux alentours de 1930 apogée de l’esprit du travail de Decoeur.
Ce vase est souligné sur son talon par un discret filet brun et sur toute sa lèvre par en filet brun lustré à reflet bleuté caractéristique des production d’Emile Decoeur.

Le col, sur sa partie supérieure, est ceint d’une bande laiteuse délimitée par de délicates lignes brun-vert, subtilement marquées dans la matière. Inhérentes aux vases d’Emile Decoeur, deux fines stries marquent la base du corps de ce vase. La couverte parfaitement équilibrée et pouvant faire penser aux brumes évanescentes de certaines peintures chinoises déploie des couleurs douces mariant un ocre nacré et rosâtre à un vert-brun tacheté. La texture, prémisse d’une couverte peau de serpent, se laisse deviner et sentir sous la main. L’intérieur du vase laisse à voir une couverte plus homogène aux teintes plus soutenues.

 

Tout comme la lèvre soulignée de brun, évocation du cercle de métal que les potiers chinois appliquaient sur les bords de leurs productions, la forme de ce vase montre l’influence que les potiers chinois des dynasties Song et Yuan eurent sur la céramique d’Emile Decoeur, sur sa conception et sa philosophie de la céramique.
Ce sont les maîtres ! se plaisait il à dire.

Matière de prédilection de la céramique grand feu (Températures de cuisson supérieures à 1200°C), le grès porcelainique mis au point par Emile Decoeur lui permettait de réaliser simultanément forme et matière.

Contrairement à l’émail, simple revêtement vitrifié qui recouvre la faïence, la couverte de grand feu fusionne véritablement avec le corps du vase. Une continuité se crée entre couverte et grès du vase. De composition semblable que le grès porcelainique, la glaçure (couverte) intimement unifiée à ce dernier par la vitrification Grand feu exprime la matière réelle qui donne forme au vase. Pour Emile Decoeur et à l’instar de ses maîtres orientaux, sa céramique ne pouvait être autre chose qu’une matière solidaire d’une forme.

voir un autre vase d’Emile Decoeur dans nos collections

vue de l'intérieur du col du vase art déco beige d'Emile Decoeur. On y voit le liseret brun caractéristique

« Ce sont les maîtres ! » proclamait Émile Decoeur à l'égard des potiers chinois des dynasties Song et Yuan dont il tirait son inspiration.

portrait dessiné du céramiste emile decoeur en train de faire un vase au tour de potier

Paris (France) 1876 - Fontenay-aux-Roses (France) 1953

Maître occidental de la céramique, Emile Decoeur bénéficie d’une double filiation, spirituelle et pratique, des plus illustres. A savoir les maîtres potiers orientaux japonais, chinois et coréens et les grands praticiens français de la céramique Art nouveau Théodore Deck et Edmond Lachenal.
Orphelin de père et de mère dès l’âge de 13 ans Emile Decoeur a la chance d’être mis à 14 ans en apprentissage à Paris chez le grand céramiste Edmond Lachenal (1855-1948), lui-même élève du renommé Théodore Deck ( 1823 – 1891).

De ses illustres aïeux Emile Decoeur s’est approprié les exigences de travail, le perfectionnisme, la maitrise et l’originalité qui ont fait la grandeur de la céramique française de la fin du XIXème et début XXème siècle.
Exigeant et probablement influencé par son maître Edmond Lachenal, Emile Decoeur compléta son apprentissage par une instruction scientifique auprès du Conservatoire des Arts et Métiers et un enseignement artistique par des cours de dessin au sein de la bibliothèque de Forney richement pourvue d’estampes japonaises.

Présent dans tous les salons importants (Salons d’Automne, Salon des Artistes Français, Salon des Artistes décorateurs,) le céramiste Decoeur participera également à des expositions internationales ( Exposition universelles de Liège, Milan, Bruxelles, ..) et nationales. Ses œuvres y sont toujours remarquées et plébiscitées.

Deux rencontres capitales, l’une en 1907 avec le riche collectionneur américain Atherton Curtis, l’autre en 1908 avec le français Georges Rouart, important galeriste qui diffusera également les œuvres d’artistes comme Emile Gallé, René Lalique ou Auguste Delaherche, auront une influence considérable sur la renommée d’Emile Decoeur qui deviendra internationale dès 1910. (comme le prouvent les nombreuses d’œuvres de decoeur présentes dans les grandes institutions muséales américaines – MET, Chicago – et anglaises comme le V&A museum.)

À ses débuts, inspiré par l’Art nouveau et les potiers japonais, le style d’Emile Decoeur s’orienta progressivement au tournant des années 20 vers l’épure, la sobriété et le dépouillement. Cette tendance de l’époque est propre à tout un courant de l’Art déco et résulte également de l’influence sur les céramistes du moment des potiers chinois et coréens du Xème siècle alors redécouverts.
Grand maître reconnu et sollicité, figure majeure des arts décoratifs, présents dans de nombreuses collections privées et publiques le céramiste Emile Decoeur sera nommé en 1942 au poste de conseiller artistique de la Manufacture de Sèvres, temple de la céramique Française.

Exigeant et perfectionniste dans son art il l’était tout autant de lui même. Doté d’une grande force morale Emile Decoeur refusera catégoriquement de traiter avec l’occupant allemand et mettra à l’arrêt son atelier de Fontenay-aux-Roses durant l’Occupation. Bien que sollicité et convoité, le céramiste déclinera toutes les propositions qui lui seront alors faites par les autorités du moment et s’empêchera même de produire le moindre vase durant cette période.

L'oeuvre

dans son contexte

Très probablement réalisé aux alentours des années 30 ce vase pansu du céramiste Emile Decoeur est le résultat d’un contexte esthétique, celui de l’Art déco et de la redécouverte des potiers chinois et coréens. Il est aussi l’expression de savoirs techniques relativement récents, fruits des expérimentations du début du siècle par les céramistes français cherchant à maitriser la céramique Grand feu (Températures de cuisson supérieures à 1200°C).
Au tournant des années 20 un désir général de sobriété, de discipline et de clarté apparaît. Dans la lignée du « grand goût français », une esthétique moderne, empreinte de rationalité et de maitrise mais aussi de tradition et d’élégance, s’épanouit alors durant cette époque.
Tout comme le céramiste Emile Decoeur, d’autres grands maîtres de la céramique comme Emile Lenoble ou Henri Simmen, de grands verriers tel que René Lalique ou des dinandiers comme Jean Dunand ou Claudius Linossier concrétisent dans leur art l’esprit de cette époque.

Parallèlement un intérêt nouveau pour la céramique chinoise ancienne (Tang, Song et Yuan) se fait jour. Redécouverte quelques décennies plus tôt lors de fouilles archéologiques en Chine et valorisée par des expositions et l’enrichissement de collections publiques de grands musées, la poterie chinoise et coréenne renforce et influence à la fois l’expression esthétique des grands céramistes français mais aussi leur discipline et leur pratique.

La volonté de maitriser la céramique grand feu, à l’instar de leurs maîtres orientaux, associée au fait que l’acte de produire un vase n’est plus seulement une activité pratique mais aussi une activité intellectuelle, amènent les céramistes de l’époque comme Emile Decoeur, Auguste Delaherche ou Georges Serré à mener quantité d’investigations et expérimentations sur les matériaux, les cuissons et les réactions au feu. Plusieurs innovations ou redécouvertes en découleront : méthodologie de cuisson, élaboration d’argiles composées, expérimentation d’engobes et de couvertes adaptés au grand feu.

 

 

Vase en grès noir d'Emile Decoeur
Vase en grès noir d'Emile Decoeur

Il est intéressant également de souligner qu’en 1925, point d’orgue du mouvement Art Déco (mais désigné comme tel qu’en 1960) Emile Decoeur est présent à l’Exposition Internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris à la fois comme jury mais aussi comme artiste. Avec l’orfèvre Jean Puiforçat ou le verrier François Decorchemont, le céramiste Emile Decoeur est en effet exposé dans l’Hôtel du Collectionneur, le pavillon réalisé sous la direction de Jacques-Émile Ruhlmann

L’Exposition de 1925 est considérée comme celle de l’Art déco, elle est également le lieu d’une dialectique esthétique nouvelle entre deux esprits, deux courants nés en réaction à l’Art nouveau et à l’éclectisme.

Le premier, porté par l’Art déco en tant que tel est majoritairement exprimé lors de l’exposition internationale de 1925. Il célèbre l’élégance et le luxe à la française et fût parfaitement représenté par le pavillon Ruhlmann dont la décoration intérieure inspirée du XVIIème siècle, ou la Société des Artistes Décorateurs proposant dans leur pavillon la création d’une Ambassade française.  L’autre courant, en germe dans cette exposition révèle un « esprit nouveau », celui du modernisme dont l’influence est celle de l’industrie et du progrès, de la géométrie et de l’épure.

Notre vase est tout à fait représentatif de cette dialectique esthétique et ses couleurs douces ne sont pas sans rappeler les teintes  de l’ivoire, du mica ou du galuchat, utilisés par certains grands artistes et décorateurs français comme André Groult,  Jacques-Emile Ruhlmann ou Jean-Michel Frank. S’éloignant de l’opulence du décor et de la lourdeur de l’ornement, dans une recherche de pureté esthétique ces artistes privilégièrent eux aussi la matière et la forme comme expression d’une maitrise parfaite de leur art.

vase song beige du Metropolitan museum de New York inspiration des vases d'Emile Decoeur

sources

Giraud, M., Fravalo, F., Emile Decoeur, 1876-1953. Paris : Galerie Michel Giraud, 2008

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